Anita Huyghe à 1 an
Anita à 1 an photographiée par son père








Albert Huyghe, le père d'Anita







Anita avec sa poupée, photographiée par sa mère










Anita, Marc, Christian, par Germaine Huyghe










Germaine Huyghe, la mère d'Anita








Christian, Anita, Marc par Germaine Huyghe








Christian et Anita "au Beau Jardin" à Tourcoing.
Photo de Germaine Huyghe









Anita Huyghe dans son atelier de Barbery - Senlis - 1976
Photo Jean Hurlot


LES PETITES FILLES REBELLES



« J'essaie de grandir, mais je ne sais toujours pas comment on devient adulte. »
Il y a ainsi chez Anita Huyghe une petite fille qui ne cesse de s'interroger. Et son travail porte la trace de cette aile fragile et délicate. Avec en arrière plan la blessure inguérissable de l'enfance.

Anita Huyghe est née à Tourcoing en 1932.

Ses parents, photographes portraitistes, sont tous deux reconnus dans le Nord, entre Lille, Roubaix, Tourcoing. L'enfant dessine tous les jours pour son père une série de canards: le papa, la maman et trois canetons (elle a deux frères).
Une cassure se produit alors que la petite Anita n'a pas trois ans: le père, malade chronique, meurt d'une broncho-pneumonie. Elle se retrouve confrontée à une mère autoritaire qui va empoisonner son enfance et dont elle ne saura jamais se détacher.

La mère, artiste de talent, a su devenir quelqu'un d'important dans le milieu des grands industriels du Nord. Une personnalité, une image. L'une des premières, dès 1937, à faire des portraits avec un Rolleiflex. Très fière de son art, elle en impose. Un côté très chic, une prestance, une façon de se comporter un peu théâtrale. Elle possède une belle voiture, ce qui est rare à l'époque. Elle aime conduire vite, nager, plonger. Rêve d'être aviatrice comme Hélène Boucher. Veuve avec trois enfants, elle mène son monde tambour battant. Elle dira encore à ses enfants alors qu'ils sont déjà grands (l'aîné a vingt-six ans, le second dix-neuf et Anita dix-sept): « Je veux qu'on m'obéisse ! »
Cette femme superbe et directive fascine les hommes, mais a peur d'eux.

Le malentendu avec sa petite fille pleine d'admiration est que la mère se montre très dure avec elle et répète ne pas aimer les filles. Elle dira de sa naissance: « Oh toi ? Comme je n'aime que les garçons, j'attendais encore un garçon. Donc je n'ai pas prévu de prénom pour toi. J'ai voulu t'appeler Chantal ou Charlotte…
C'est ton père qui a dit : "Non, elle s'appellera Anita !" Et il était fou de joie. En allant le dire à des amis, il était tellement énervé qu'il a eu un petit accident de voiture, un accrochage. »
La mère s'en prend continuellement à l'enfant pour la rabaisser, la dévaloriser, la prendre en faute, la punir. On se croirait dans la comtesse de Ségur et Les Malheurs de Sophie.
Anita Huyghe dit aujourd'hui avec amusement: « Sophie, c'est ma copine. Il y a beaucoup de Sophie en moi. J'étais très désobéissante. Maman me disait: "Tu as encore désobéi aujourd'hui!" "Tu as encore désobéi!" Alors je mentais. Je désobéissais tout le temps et je mentais tout le temps! Parce que je trouvais que ce qu'elle me demandait, ce n'était pas possible. Je devais marcher droit, ne pas faire de travers! Je ne sais pas ce que je faisais, je devais être un petit diable… je faisais toujours tout de travers! Le soir, elle me disait: "Non, je ne t'embrasse pas!" Alors j'allais dormir avec ça dans la tête… »
Comme la malheureuse Sophie, Anita est souvent grondée, souvent en pleurs. Les repas sont un cauchemar, l'enfant a des difficultés pour manger, rien ne passe.

Elle pense que tout est « injuste », incompréhensible. Particulièrement, le ton réprobateur avec lequel sa mère la rabroue. « Les mots, dit-elle, peuvent être plus blessants que les gestes. Les mots tuent pour longtemps. Quand j'étais petite, maman me disait: "Ce que tu es moche!" "Rentre ton ventre!" "T'es lourde! Ce que tu peux être lourde"… Et après se tournant vers une petite amie: "Comme t'es jolie toi, ma chérie!" »
Elle se replie sur elle-même: ainsi se développent la sensibilité écorchée et l'insatiable curiosité des artistes. Elle se cache toujours. Enregistre tout. « On m'oubliait, on ne s'occupait pas de moi parce que je n'étais pas intéressante. On disait que j'étais une souris. Et c'est vrai que je suis une souris. Je vois tout. J'entends tout. »
L'œuvre d'art, selon Rainer-Maria Rilke, ne peut naître que dans cette infinie solitude: une nécessité intérieure qui ne cesse de se référer à l'enfant secret que l'on a été. « Être seul, recommande-t-il  à un jeune poète, comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent,  mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elles font. »
Cette incompréhension, cette distance vis-à-vis du monde des adultes ne quitteront plus Anita Huyghe. Au point qu'aujourd'hui encore si quelqu'un la complimente sur une de ses œuvres, elle conserve l'impression que c'est « quelqu'un d'autre qui a fait ce travail ».

Il y a pourtant au départ une fascination pour les grandes personnes, pour la mère, pour son art.  

ANITA. – Ma mère travaillait avec des crayons, elle dessinait, retouchait des photos… Ça m'éblouissait, me captivait. Je voulais avoir les mêmes crayons qu'elle! Toute une série de crayons qu'elle affûtait … avec des mines longues comme des aiguilles de brodeuse. Elle retouchait les photos très finement… Si la mine est trop courte, on ne voit rien, le bois du crayon cache le tracé. J'avais une envie folle de ces crayons avec le long filet de mine… Quelque chose de délectable.

Puis, j'ai eu la chance que ma mère m'autorise à dessiner sur les murs de son atelier. Je dessinais tout le temps sur le plâtre. Et quand, trop petite, ce n'était plus à ma hauteur, je montais sur une chaise pour continuer à dessiner.
J'adorais aussi récupérer les tirages. A l'époque, on faisait les tirages à la lumière du jour… Moi, je récupérais les déchets qui allaient partir à la poubelle, je dessinais sur les portraits, je leur mettais des chapeaux.
Maman recevait tous les mois une très belle revue, Plaisir de France, où il y avait toujours des reportages sur la mode, les belles toilettes, les femmes élégantes… Tout ce que j'aime. Tout ça m'excitait beaucoup. J'ai commencé à dessiner en mettant une feuille de papier transparente au-dessus de ces beaux visages de femme avec de beaux chapeaux… En décalquant,  mon geste est venu et un beau jour, vers sept ans, je n'ai plus eu besoin de décalquer… Je dessinais innocemment, puis c'est devenu une manière d'être. Parce que j'en suis arrivée à être obligée de me cacher. Maman se servait de n'importe quel prétexte pour m'en empêcher. « Aujourd'hui tu as fait de travers, demain je t'interdis de dessiner! » Elle se doutait bien que j'avais du plaisir et je crois qu'elle ne le supportait pas. Je savais qu'il ne fallait plus que je montre que le plaisir de dessiner était trop grand, que je devais rester seule pour le faire.

Ainsi Anita Huyghe, peu concernée par l'école, va être contrariée dans sa vocation.
A l'âge de quinze ans, c'est sa seule certitude: elle sera artiste. Met des sous de côté et achète du matériel de peinture. N'envisage pas de se marier, de passer sa vie à faire la vaisselle, les courses, d'avoir des enfants. « Ça ne m'intéressait absolument pas! »
Elle continue à dessiner et veut, dans la continuité, devenir peintre. « Ça, constate-t-elle à regret aujourd'hui, je crois que je ne l'est jamais été. »
Elle se passionne également pour le cinéma. Pour elle, une véritable éducation, une culture. « Un art majeur du XXe siècle. Il y a tout, le scénario, les dialogues, l'interprétation, les lumières, les costumes, la musique… Tout  ça me réjouissait au plus au point… Le cinéma était un véritable refuge. J'emmenais quelques fois maman, elle aimait bien… Bunuel, Visconti, Carné… Pendant la guerre, nous y allions tous les dimanches, c'était notre sortie, elle avait une amie qui tenait un cinéma pas très loin de chez nous… »

Après la Libération, la famille quitte Tourcoing et s'installe à Pézenas. Anita passe son temps à la maison de la presse à feuilleter les revues d'art, commence à faire des portraits d'amis, de gens que côtoie la famille. À la vue de ses dessins, on lui commande des portraits d'enfants.
Alors que toutes ses amies vont continuer leurs études à Montpellier,  Anita Huyghe demande de faire les Beaux-Arts. Ce que la mère refuse. « Non. Tu n'iras pas. Je n'ai pas confiance en toi! » Le frère aîné renchérit: « De toute façon aux Beaux-Arts, on n'apprend rien! »
On la persuade aussi que les artistes crèvent de faim et finissent sous les ponts. Elle se sent « ligotée ». Et sans doute, elle le reconnaît, a-telle manqué d'audace.
Cependant elle désire devenir très vite indépendante, et pour ça gagner sa vie.

ANITA. – Après que maman m'eut refusé d'aller aux Beaux-Arts, je me suis mise à la retouche de clichés - les clichés photographiques étaient encore retouchés à l'époque. J'ai consulté dans une revue professionnelle les petites annonces recherchant des retoucheuses… On m'a dit: « Mais tu ne vas pas t'abaisser à ça, quand même! » Et j'ai répondu: « Si! Bien sûr que si! »
J'étais très contente parce que j'avais commencé à gagner de l'argent au sein même de ma famille. Je suis devenue une excellente retoucheuse. Je savais qu'il ne fallait pas trop enlever… Il fallait alléger, adoucir les rides sur les côtés, le double menton… gommer les trois plis que les bébés avaient sur le ventre… Ce n'était pas marrant comme travail. Je comptais les clichés que j'avais à faire pour me donner du cœur à l'ouvrage, je me disais:  « Bon, j'en ai pour cinquante francs cette fois, ça va! » J'ai passé ainsi des étés assise sur un banc sans dossier à vraiment trimer.
J'ai pu alors aller aux Beaux-Arts à Montpellier. À vingt six ans j'ai annoncé à maman: « Je vais me payer une année de Beaux-Arts. » Elle a accepté à condition que je rentre tous les soirs. Le matin, je prenais l'autobus à Pézenas à sept heures, je travaillais la journée aux beaux-arts, je faisais des croquis, et je revenais à six heures le soir. C'était à l'époque de la guerre d'Algérie. Ça a duré un moment, puis ça m'a fatiguée, une petite usure...

Anita Huyghe se marie, a une petite fille (Catherine) et prend un poste de professeur de dessin à Senlis.
Parallèlement à l'enseignement qui l'enthousiasme (« Je ne voulais pas seulement apprendre aux élèves à dessiner, mais aussi leur apprendre ce qui est beau, leur apprendre à voir.»), elle devient une portraitiste réputée d'adultes et d'enfants.
Le portrait est sa grande affaire. Il est pourtant très dénigré alors dans le milieu artistique, on trouvait ça « ringard ». « Ça ne se faisait plus, il y avait la photo pour ça. Les galeries aussi ne voulaient pas en entendre parler. Il fallait être moderne. J'étais toujours à côté de la plaque. J'ai passé beaucoup trop de temps à me chercher. »


Anita Huyghe admire les grands portraitistes du passé, les Holbein, les Clouet. Jean Clouet distingué sous le nom de Janet (à qui Ronsard s'adresse :
              « Peins-moi, Janet, peins-moi, je t'en supplie,
                 Sur ce tableau les beautés de ma mie… »),
et son fils François, dont le crayon est d'une finesse remarquable.
Elle retient de ces grands maîtres la légèreté, la finesse, le charme, la distinction, la simplicité… Son dessin est net et clair.

ANITA.- Le dessin est ma parole, ma communication première. Je travaille lentement comme un insecte, comme une dentellière.
J'ai un véritable délice à travailler dans la précision, la légèreté. Je n'aime pas ce qui est gras. Il y a une chose que je déteste, c'est l'estompe… Quelquefois j'interviens du bout du doigt, mais l'estompe me répugne…
J'utilise des crayons longs et pointus comme des aiguilles ou alors l'encre et la plume qui griffe, troue le papier… Parfois j'ai eu l'impression d'entailler mon papier.
On m'a dit: « Vous devriez être graveur… Vous avez une main de graveur… » Ça me fait plaisir  qu'on reconnaisse la qualité de mon travail, qu'on me dise découvrir dans mes dessins toujours quelque chose que l'on n'avait pas vu. Je faisais ainsi un détail tellement léger qu'il passait inaperçu. Dans une robe… la décoration d'un petit col… un rien… On ne le voyait pas, mais il était là, et si je ne l'avais pas mis, il aurait manqué…
Je n'ai jamais pu laisser partir un dessin qui ne m'ait pas satisfait.
Je crois que je sais regarder. Depuis que je suis petite, j'ai observé les gens. Je suis d'ailleurs extrêmement attirée par les humains. Par les gens que je croise dans la rue. Leurs attitudes. Je capte très vite. Je capte tout… un regard… une allure… un teint… Il y a toujours quelque chose de mystérieux chez quelqu'un.
Enfant, ça me plaisait de voir les gens venir faire leur portrait photographique. Je regardais par le rideau, je les surveillais en cachette quand ils s'installaient, je voyais les mariés se bécoter pendant que ma mère réglait l'appareil. Elle mettait le voile noir de la chambre sur la tête et pratiquait la mise en place… Elle positionnait les visages… Et puis demandait : « Une belle expression, s'il vous plaît! » Ça ne ratait jamais. Ensuite, ça ne m'intéressait plus…


MOI. – Retrouve-ton quelque chose de cet art photographique dans tes portraits? Les éclairages?
ANITA. – Non, ce n'est pas la même chose. Il n'y a pas de lumière rasante dans le portrait dessin. L'important n'est pas la lumière, mais le modelé, le volume. La chose la plus difficile à faire n'est pas le regard comme on peut le supposer, c'est la bouche. Simenon l'a très bien dit. Les yeux peuvent dissimuler, on peut composer un regard câlin, amical, mais la bouche ne se contrôle pas, c'est nerveux: il y a des bouches méchantes, vaniteuses, gourmandes, sensuelles, on n’en trouve rarement de généreuses. C'est toujours la bouche qui est révélatrice.
MOI. – Il semble qu'il y ait une certaine osmose entre toi et tes portraits. Le regard grave, qui vous fixe, interrogateur. Comme si tu t'adressais au monde à travers le dessin.
ANITA. – Effectivement, quelqu'un m'a fait remarquer un jour que dans mes dessins le regard des personnages, des enfants, était le mien. Tous les regards ressemblaient à mon regard. J'ai trouvé que ce n’était pas faux.
À travers le visage des autres, je ne me quittais pas des yeux. C'est toujours psychanalytique de toute façon!
J'avais un tel besoin – et j'ai beau avoir soixante-dix-sept ans, c'est toujours la même chose – j'ai toujours besoin d'être reconnue.
Tous mes portraits regardent bien en face… Tous mes personnages regardent comme s'ils étaient devant une glace.
Il m'est arrivé, ce n'est pas très glorieux, d'être fascinée par mon propre visage. Je suis très narcissique. Quand petite, maman me disait: « Oh, que tu es moche », je me flanquais devant le glace, j'avais les cheveux comme des baguettes (on me faisait des papillotes) et je me disais: « Un jour, je serais belle! »
Mais je voulais être une autre. Loin de me contempler avec plaisir, tout en moi me contrariait. Je voulais tout changer. Encore maintenant, j'aimerais être « une autre »… J'aurais aimé être comédienne justement pour endosser la vie, le destin, d'une autre le temps de prendre congé de moi, de m'éloigner du cratère…
J'étais attirée par les portraits d'enfants, justement parce que je me projetais dedans. Je retrouvais mon enfance à travers ces enfants. C'était comme une réplique. En dessinant des enfants, je reconstruisais mon enfance. J'adore dessiner des petites filles. Les petits garçons me sont plus difficiles à représenter: ils sont patauds, ils sont près de leur maman, ils font la moue, ils ont peur, ils pleurnichent… Alors que je trouve que les filles sont tout de suite comédiennes. Je leur dis de prendre tel air, elles jouent très bien… Nous jouons énormément.

« Ce n'est pas l'œil qui guide la main, estime Anita Huyghe, c'est la main qui fait voir. » Et la main réclame un long apprentissage, une pratique austère. À l'instar de Rilke, elle a appris à se réfugier dans la solitude. « Pour créer, dit-elle, il faut être seul, seul sur des rails, avec des œillères pour ne pas être distrait: c'est une tâche difficile, on avance lentement et puis il y a des accélérations; on pense avoir trouvé et puis non; alors il faut rassembler ses forces, aller jusqu'au bout, tenir bon, lutter contre la fatigue et quelquefois le découragement. »
Il y a alors la découverte.

Plus que le reflet personnel, l'art du portrait souligne principalement le rapport particulier aux autres. Une intuition, une attirance pour le côté énigmatique, secret d'un être que le dessin met à jour.

Anita Huyghe raconte des expériences (aussi bien avec les enfants que les adultes) où le dessin a mis à jour la personnalité profonde des êtres, pas toujours bien acceptée, souvent révélatrice pour l'entourage. Comme ce petit garçon de cinq ans qu'elle a dessiné debout, la main dans la poche. Lorsqu'un soir le père a découvert le tableau sur le mur, après un long moment de silence, il s'est reconnu: « C'est moi quand j'étais petit ! » Ou ces clientes qui revenaient toujours dire que leur enfant au fur et à mesure qu'il grandissait ressemblait de plus en plus à son portrait.
Avec les adultes, c'est parfois plus délicat. Certains détestent leur portrait, même si leurs proches le trouvent très ressemblant. Peut-être révèle-t-il des choses de soi que l'on voudrait se cacher ?
ANITA. – Ça ne m'intéresse pas de faire un portrait constat. Il y a toujours quelque chose qui touche à l'âme. Une femme m'a demandé son portrait, je n'étais pas ravie, je ne la sentais pas bien. J'ai été au bout de ce que je pouvais faire, je ne pouvais pas faire mieux. Elle n'a pas supporté son image. Tout le monde trouvait que c'était bien elle. Il y avait quelque chose de trivial dans ce portrait, je ne saurais quoi dire, qui moi aussi me dérangeait : c'était son moi profond.
Mais souvent les réactions sont délicieuses. Une amie hollandaise après avoir pris connaissance de mon travail m'a dit: « Tu me connais mieux que mes enfants. »
J'ai éprouvé beaucoup de bonheur avec les portraits. Lorsque je les faisais, il y avait une osmose avec les personnes qui étaient devant moi. C'était une chose très forte sur le plan affect. Quelquefois une émotion quand les gens venaient de très loin me remercier… Et quand j'avais réussi, j'étais vraiment heureuse.

Anita Huyghe a toujours fait en parallèle d'autres formes, de dessins.
Principalement, ce qu'elle intitule les Contes cruels et qui sont une véritable plongée imaginaire dans l'enfance dévastée. Comme si elle avait entrepris une psychanalyse à travers ces dessins d'une force et d'une violence inattendues.
Une petite fille dans tous ses états. Que ce soit ce face à face intrépide avec un oiseau de proie menaçant qu'elle essaie d'attraper avec un filet à mâchoire de requin. (« C'est moi et c'est maman », commente Anita) Le dressage qui la voit sauter d'une chaise à l'autre, remontée par un mécanisme qui fait qu'elle n'est plus elle-même. Les rencontres de la sexualité: la fillette lève un peu sa robe et découvre une cage avec un oiseau, une pie; ou ailleurs, sa propre mère découvre à son tour qu'elle est une petite fille… Ce dernier s'intitule Baby girl: c'est une petite fille et elle n'a pas de tête.
Sa tête? On la trouve dans un autre dessin, corsetée, aveuglée, muselée, dont le titre est (comme la plupart des titres de la série) très évocateur: Tête à claques gueule cassée

Là encore, Anita Huyghe n'en finit pas d'illustrer le combat pathétique d'une enfance qui résiste aux agressions du monde adulte, qui clame sa révolte, son insoumission, ses rêves d'évasion et sa détermination à construire sa liberté.
N'est-ce pas la voie blessée de tous les arts? N'est-ce-pas dans ce terreau que naissent les fleurs maladives, les illuminations, les chimères? Une façon poétique d'être. « La seule façon pour moi, confie-t-elle, d'échapper à cette société infâme, à sa fureur: c'est justement la poésie dans la vie, dans les choses, les êtres. C'est une chose que l'on porte, que l'on emporte avec soi, pour résister, pour rire, pour gronder plus fort. Une arme et un refuge. »

Les fillettes d'Anita Huyghe sont complètement enfermées, emmurées, privées du monde, piégées, abandonnées. Dans un univers instable, qui se délabre, elles sont mal dans leur peau, souvent le visage caché. Elles ont de grosses joues, de grosses jambes, une taille épaisse, des bottines (Maman me disait toujours: « Que tu es grosse, que tu es lourde! ») Elles essaient de s'échapper, de jouer… mais elles sont plaquées au sol, se cognent à des murs, à des portes fermées… Quand elles ne jouent pas un jeux dangereux comme cette enfant piteusement accrochée à la branche d'un arbre. Ou ne se retrouvent pas carrément punies, mises au cachot, enfermées dans une boîte ou oubliées dans un grenier…
ANITA. – Oubliée. Ça encore, c'est moi. Elle n'a plus qu'une chaussure. Avec ses bretelles de robe, on dirait qu'elle est attachée à la chaise. De nouveau, on ne voit pas son visage, on lui a plaqué un chapeau, bing! comme un casque. On l'a oubliée quelque part, on ne sait où… Moi, j'avais une trouille bleue que maman m'oublie à l'école. C'est arrivé…
Quand je travaille, je ne me dis pas: bon, je vais faire quelque chose qui me concerne, je vais représenter une petite fille qui va faire ceci, qui va faire cela… Je n'en sais rien au début. Je commence et puis ça vient… C'est un dialogue constant. Mais… tout de suite, j'en comprends la signification.
Par exemple, je dessine une silhouette… C'est moi! Je ne peux pas dire autre chose: c'est moi!

Dans 125 ème de seconde à bout portant, je sais que l'oiseau, c'est moi. Il est étranglé. Il a des œillères. L'oiseau est entortillé dans le déclencheur. La femme qui fait la mise au point, cachée sous le voile noir, c'est maman avec une clé. C'est ma mère qui détient la clé. Très symbolique! Le sol est toujours fracassé. Elle s'appuie sur une ruine… Mais il y a une petite branche de feuillage qui arrive du dehors… C'est la beauté, la force de la vie, de tout ce qui s'épanouit.

MOI. – Il y a en effet beaucoup de vitalité dans ces dessins, on sent l'insoumission du personnage et aussi que passe un souffle de liberté! Ne serait-ce que ces longues chevelures déployées qui procurent comme une électricité, comme un magnétisme…
ANITA.- Ah, oui, il y a une vie dedans. La liberté est dans la chevelure. C'est quelque chose qu'on ne peut pas interdire, qu'on ne peut pas cacher… À moins de couper les cheveux à ras comme les tondues de la guerre ou les religieuses, ou de forcer à porter un foulard comme chez les intégristes… C'est maintenant que j'en prends davantage conscience. Je n'aime pas les femmes avec les cheveux courts. Il n'y a rien de plus beau qu'une femme avec les cheveux relevés et qui a une toute petite mèche dans la nuque. Je trouve ça magnifique!
La Communiante qui blasphème a aussi de longs cheveux. C'est la rébellion. J'avais écrit sous le dessin: « Ah ! celle là, elle finira mal, le Petit Jésus ne l'aime pas. » Ce sont des mots que l'on m'a dits, je devais avoir cinq ans. La révolte gronde… Elle donne un coup de pied dans le prie-Dieu. Devant, il y a des barreaux, le mur est fissuré et le décor s’écroule. Mais il y a encore un peu de végétation qui la relie au monde et elle salue la lumière extérieure…
La communiante et La Mariée, c'est la même chose. L'une à l'âge de douze, treize ans devient pubère et saigne pour la première fois: elle est habillée de blanc, une couronne de fleurs blanches sur la tête, un long voile blanc. La seconde saigne à nouveau pour une autre « première fois » elle est habillée de blanc, une couronne de fleurs blanches sur la tête, un long voile blanc… et voilà le tour est joué!
La robe déchirée évoque la sensualité. La légèreté, la souplesse, la beauté voluptueuse de la soie, on peut avoir un orgasme rien qu'en la touchant… Ainsi dans Piège, la robe s'envole de plaisir, s'engloutit dans le corps de la jeune femme, fesses nues… ce ne sont pas les fesses qui sont érotiques mais le tissu lacéré et l'incendie de son plaisir… Elle est sur quelque chose de mouvant, de précaire, de flottant; ça dégringole autour d'elle; elle est emmurée, coincée; et pourtant n'en finit pas d'éprouver de la volupté.

Une autre partie du travail d'Anita Huyghe évoque encore des rêves d'évasion. Ce sont des paysages évoquant l'architecture musulmane qui l'a beaucoup touchée au Maroc, en Espagne… Des rêves de maison quand elle était dans une HLM. Des tableaux de Les Conquistadores. Ou des portraits de rois et de reines d’un pays imaginaire.
Dans ces peintures acryliques, elle exprime avec humour la même révolte que lui laisse le souvenir de l'enfance. Les rois et les princes sont désarmants, plus ou moins caricaturaux. Mais la reine mère reste redoutable. Dure, altière, menaçante. Et la jeune fille toujours touchante. Elle s'incarne dans la fève que la reine s'apprête à sacrifier en découpant le gâteau avec ses bagues. La petite fille est maintenant devenue femme avec des seins provocants et une robe sensuelle. Mais n'en demeure pas moins farouchement rebelle. Encore en disgrâce, toujours celle qui pleure, qui se réfugie dans son théâtre intérieur, toujours mutine, avec ses habits raffinés et ses cheveux de comète.
Anita Huyghe ne peut gommer le conflit d'où elle vient. La non-acceptation de son moi. Le rejet brutal et immédiat que sa mère lui a signifié en tant que fille. Les moqueries et le mépris. La réprobation continuelle. « Il faut vivre avec ça, dit-elle. On ne sort pas de sa famille. On ne sort jamais de son enfance. »
Elle ajoute: « Cependant, je tiens énormément à dire, j'ai toujours admiré profondément ma mère… Je l'admirais et je l'aimais. Elle m'a aussi, par son attitude combative, sa réussite dans son travail, son indépendance financière (que beaucoup de femmes et d'hommes lui enviaient), montré le chemin, forgé mon caractère et a déclenché à son insu ma résistance et par la  suite ma rébellion. »
Ainsi, tenace, fonceuse, s'est-elle échappée à travers le miroir de l'art où elle ne cesse de conter l'éternel exil des êtres humains. À force d'endosser la lourdeur de l'enfance, elle, que l'on avait désignée « lourde » s'est voulue  légère, légère comme une aile de papillon… D'une extrême sensibilité.
Maintenant pourquoi ne deviendrait-elle pas aérienne? Aux aguets de la moindre parcelle de bonheur qui passe tranquillement, sans la narguer.
Il est temps , pense-t-elle, comme le préconise Henry Miller, d'être « capable de pardon aussi bien que d'oubli », d'échapper à la hargne et à l'amertume, et de se contenter d'éclats de joie, d'imprévus de tendresse, d'éclaboussures de plaisir.
Maintenant que la petite fille lègue son livre d'images, Anita Huyghe se sent libre.



Entretien avec Jacques Vallet - 2009