Garçon


Soleil attaqué

Portrait de Catherine


Le Roi


La Reine




La Fève

Anita Huyghe à la Galerie Matarasso (Nice) du 6 au 22 juin 1996

Quelle définition donner d'une œuvre aussi prolixe, aussi riche et foisonnante que celle d'Anita Huyghe ?

Portraitiste remarquable, Anita Huyghe s'est consacrée très tôt au dessin et à la peinture. La création est pour elle, avant tout, une œuvre de nécessité, une façon de lutter contre tout ce qui lui pèse, la restreint. Son univers intense, s'inspirant tout à la fois de certains courants picturaux et de l'inconscient, fait éclater nos fragiles certitudes et nous renvoie, par des jeux inépuisables, au rêve, à la magie et au chaos.

Anita Huyghe a enseigné les arts plastiques et s'est consacrée également à l'illustration d'ouvrages et de revues. Elle a participé à de nombreuses expositions individuelles et de groupe en France et à l'étranger. Du 6 au 22 juin 1996, la Galerie Jacques Matarasso de Nice – qui a accueilli les plus grands peintres, Picasso, Matisse, Cocteau, Chagall… – présente son œuvre.
Bien que la qualité et l'originalité de sa démarche lui aient acquis une renommée, et qu'elle ait remporté plusieurs prix, Anita Huyghe reste encore assez peu connue de la presse française. Femmes Artistes International a choisi de vous présenter  quelques aspects de l'œuvre de cette artiste si particulière.



Une jeunesse tourmentée


Née dans une famille de photographes portraitistes renommée de la région de Lille, Anita Huyghe développe très tôt une sensibilité et une éducation aux arts visuels. C'est pleine de curiosité que, toute jeune, elle guette les personnes venant poser dans l'atelier de son père pour mieux décrypter le caractère des êtres. De là est née sa passion pour le portrait.
Frappée par le décès de son père survenu brutalement, Anita se voit contrainte de faire face à une mère, certes dynamique, très indépendante, cultivée, mais autoritaire. Farouche et déterminée, Anita, pour résister trouve refuge dans le dessin. Elle ressent le besoin intense de se créer son monde. Sur les tirages noir et blanc jugés médiocres, elle s'amuse en toute liberté à y apposer sa marque, à les modifier, un peu à l'image de sa mère retoucheuse de portraits. Un jeu auquel elle se laisse prendre et qui développe son goût pour la superposition de combinaisons d'expressions différentes.
Puis c'est la guerre, la fuite, la peur.
Après la guerre, la famille s'établie dans le midi, à Cannes puis à Pézenas. Ayant atteint l'âge des études supérieures, Anita souhaite entrer aux beaux-arts de Montpellier mais elle rencontre l'opposition de sa mère. Néanmoins elle persiste et fréquentera cette école des beaux arts de 1958 à 1960.
Sa personnalité d'artiste va s'affirmer dès le début de ses recherches dans une absolue solitude.


Une sensibilité au monde de l'enfance


La peinture d'Anita Huyghe est à l'origine figurative. De ses premières toiles peintes au début des années 60 dans son univers de Pézenas, l'on remarque toute une série de portraits réalisés dans une palette claire et lumineuse, d'un grand lyrisme. Dans les tableaux Enfants (Huile sur toile, 1962 - 92 x 73) et Garçon, la composition tend à ramener l'ensemble des plans à la surface du tableau. On y sent le souci de réduire la scène à un décor intime et familier qui évoque, avec une subtile poésie, le plaisir de la vie domestique. Si personnages et objets sont stylisés par des cernes noirs, si certains éléments tendent davantage vers l'abstraction, on ne trouvera ici aucun signe précurseur de la déformation expressive, burlesque et théâtrale de son œuvre ultérieure.
Dans cette période initiale, Anita va trouver des signes d'encouragement. A la suite de la Triennale de la Jeansonne (Maison des arts) à Rapheles les Arles elle est invitée à exposer à « Six Jeunes Espoirs ».
Quittant le midi pour la région parisienne (Senlis) elle retrouve la solitude dans son travail. Par la suite elle réalise des portraits de commande pleins de force et de subtilité où la personnalité, la psychologie du modèle éclatent. Mais loin de se contenter de reproduire la réalité photographique ou de révéler sa seule morphologie, elle fait ressortir certains aspect de son esprit, son caractère vif et enjoué, son âme. « A cette époque, nous a confié l'artiste, faire du portrait était considéré comme ringard. Or faire un portrait c'est entrer dans la psychologie, faire un bout de chemin ensemble, c'est aussi une façon pour moi d'aimer et d'être aimée. »
Anita Huyghe a produit des œuvres fort différentes, au grand étonnement des galeristes et du public. Simultanément, elle s'est orientée vers l'abstraction. Ainsi l'univers qui avait pris naissance à l'arrière plan des portraits, d'abord voilé, surgit, passe au premier plan. C'est la prédominance du fond sur la figure.


Vers un nouveau système perspectif et une autre vision


Mais comment définir les abstractions de cette artiste ? De quelles démarches procèdent-elles ? Quelles tendances peut-on déceler ?
Ce sont là des questions complexes. Les abstractions d'Anita Huyghe n'atteignent jamais des formes d'aridité extrêmes. On n'y trouvera pas, par exemple, l'influence ou la dynamique d'un Riopelle. Représentations, mémoires, dessins ne disparaissent jamais totalement de ses toiles.
Les abstractions d'Anita Huyghe semblent ponctuées d'évocations personnelles dont les nombreux voyages, séjours dans les pays méditerranéens ont indéniablement contribué à nourrir l'imaginaire. Parmi les jalons essentiels de cette époque, citons Démolition (Huile sur toile, 1969 61 x 50 cm), Soleil attaqué (Huile sur toile, 100 x 81, 1970) Maroc mémoire I  (Huile sur toile, 61 x 50, 1972) aux tons d'ocres et de bruns et Itinéraire côtier (Huile sur toile, 73 x 54, 1972) où domine un subtil ensemble de bleus méditerranéens et de sables arides. Ce sont là des œuvres d'un lyrisme parmi les plus abstraits, les plus riches et les plus denses au niveau graphisme. Si l'abstraction y est poussée, l'on y voit évoqué, tout en finesse, une infinité d'éléments d'architecture, de paysage et de structures. Itinéraire côtier présente un espace labyrinthique à multiples facettes évoquant la richesse d'un monde minéral. Maroc II et Médina Bahia sont aussi caractéristiques de cette manière.
Différent dans sa source d'inspiration est l'Hommage à Raymond Queneau (Encre lavis, 1972, 46 x 38) œuvre charnière, elle aussi, mais participant d'une autre démarche. Il s'agit d'une sorte de parcours de jeu de l'oie imaginaire ponctué de chiffre,  de dates, de lettres, d'écritures, de symboles tels que le cœur, le carreau, le pic, le trèfle. Anita Huyghe se joue ici des différentes codifications de la pensée et du sens, le complexifie. Faut-il y voir un questionnement continuel de l'artiste sur le sens ? Questionnement qui pourrait être lié à la quête qu'elle entreprend sur le plan psychanalytique ? Quoiqu'il en soit, ici, en tout cas, une porte s'entrouvre, un nouveau système perspectif se crée par juxtaposition dans le même espace  d'éléments empruntés à des systèmes et à des langages différents.
A côté de ces œuvres, il semble qu'Anita Huyghe se soit orientée en outre vers une abstraction proche du surréalisme, du fantastique et du ludique. Miramar, Bateaux sont caractéristiques de cette nouvelle manière. Miramar (Huile sur toile 65 x 54, 1979) nous offre la vision surréelle d'un casino flottant à la dérive. Dans ce tissu pictural où explose une symphonie de tonalités orangées et bleues, se mêlent avec brio éléments marins, reflets et architecture. Maison sous la lune (Huile sur toile, 61 x 50, 1977) inaugure le thème de l'architecture domestique, du dédale et de la décomposition. Il s'agit d'une construction à l'architecture poétique et visionnaire dans laquelle le spectateur se perd dans la multiplicité de perspectives multiformes. Pans de murs et fenêtres sont ici déformés décalés dans cet imaginaire et la frontière entre espace intérieur et extérieur sont abolies. Ici, l'artiste semble avoir laissé explosé avec une grande liberté sa conception de plus en plus intériorisée.
L'univers d'Anita Huyghe a pris naissance. C'est un univers jamais figé qui doit sa cohérence à sa dynamique, où l'on sent la force sauvage, destructrice prête à exploser ! Le réseau des conventions esthétiques s'est à présent déchiré, laissant apparaître ses propres visions, expressions, obsessions.


Monde et expressions enchevêtrés


Premiers collages : retour au portrait

Dans les années 80, on voit ré-émerger dans l'univers d'Anita Huyghe la figure, mais sous une forme différente de ses débuts. Ses portraits s'accompagnent, en effet, de nouvelles techniques dans lesquelles elle explore avec une créativité débordante les possibilités infinies du collage. J'étais lasse de la peinture, « Je voulais me surprendre, assouvir ma curiosité, partir ailleurs, étant profondément nomade ».
Parmi les premiers collages, citons le libre penseur réalisé à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française et qui, après avoir été exposé au Grand Palais à « Figuration Critique », recevra le prix du Public au salon d'Enghien les Bains.

Petites filles, adolescentes et femmes en lutte

L'œuvre d'Anita Huyghe participe largement de l'inconscient et de la révolte muette d'une enfant ignorée. On ne s'étonnera pas de voir un foisonnement de création autour du thème de la femme à tous les stades de la vie. Elle a créé sur le thème des petites filles toute une série de dessins au crayon, à l'encre de chine et à la mine de plomb. L'ensemble constitue ce qu'elle appelle son « Matrimoine pour Catherine », sa fille. D'une grande finesse, teintés d'une touche érotique, violents et désespérés, ces dessins s'accompagnent presque toujours d'une réflexion existentielle et d'un retour au passé. Tête à claquesL'oubliée (encre et crayon 1978), la série Dur apprentissage etc… s'inspire d'images, de scènes, d'épisodes douloureux vécus dans sa jeunesse qu'elle a « re-crachés ». En ce sens, l'œuvre d'Anita Huyghe a quelques chose de « biologique ». Mais les petites filles d'Anita ne sont pas pour autant aveuglement soumises. Il souffle dans leurs longues chevelures un vent de liberté. Révoltées et résistantes, elles refusent de se laisser manipuler ou cantonner à de simples images ou à des objets. Elles sont très conscientes qu'elles n'ont pas de place auprès des adultes. On les voit souvent s'échapper, trouver refuge dans les jeux et les rêves.
Sur le thème de l'adolescence et de la jeune femme, Anita Huyghe a aussi beaucoup créé comme en témoignent, par exemple, d'émouvants portraits de Catherine, sa fille (Portrait de Catherine, mine de plomb, 54 x 65 cm, 1980). Loin de se dérobée, la jeune fille ose affronter directement notre regard dans un désarmant mélange de réserve et d'audace. Il n'y a pas ici, à part un certain recul, de barrière entre elle et le spectateur, pas d'atmosphère confinée. Catherine est très différente, par exemple, des personnages de femmes aux paupières baissées que l'on trouve quelques fois chez Anita (par exemple dans la femme à la pie, 1980). L'on sent vibrer en elle une personnalité digne, vive et férue d'indépendance. Superbe et troublante métaphore de l'adolescence ou de la jeunesse que ce portrait de Catherine, rendu plus troublant encore par les pieds nus qui s'échappent de sa longue robe!
Les femmes d'Anita Huyghe se battent, en dépit de leur fragilité apparente, pour une liberté totale. Même si, paradoxalement, elles peuvent être, en un premier temps, attirées par la tradition. En ce sens, son œuvre revêt une dimension féministe. Dans cet esprit, la fuite de la mariée (peinture acrylique et collage sur toile, 130 x 97 cm, 1991) est d'une puissance d'évocation impressionnante. Anita y déploie son génie de coloriste. Dans cette œuvre de très belle facture, tout en nuances mordorées, la protagoniste, une jeune mariée, comme prise sur le vif, a choisi de s'échapper d'un piège, de renoncer, à la toute dernière minute, à cette mascarade que représente pour elle le mariage. Si sa robe se découpe brillamment et avec faste sur un décor assez neutre, les variations lumineuses tout en demi-teintes, les volumes et certains détails réalistes tels que la précieuse toilette déjà fanée et déchirée ainsi que des drapés tumultueux s'écrasant sur le sol, font ressortir, outre le mouvement de révolte, mélancolie, tristesse et décadence. L'espace est rempli d'ombres. La mariée sort de l'estrade, du tableau un peu comme Alice sort du miroir. Que va-t-elle trouver, quel destin l'attend, Aura-t-elle la force, le courage d'assumer sa liberté ? La poésie de cette toile réside toute entière dans la vibrante texture lumineuse où jouent simultanément ombre et lumière.
Anita Huyghe a créé bien d'autres images de femmes. L'on serait bien en peine si l'on cherchait dans son œuvre quelque vision manichéenne des deux sexes. La femme peut aussi être dure (Dolly Mama, technique mixte, 116 x 81, 1995). Ainsi, la remarquable série des Veuves (1995) présente le veuvage sous un jour tout à la fois ironique, cynique et cruel. La verve cocasse et savoureuse d'Anita y explose. De même, l'image de l'homme, si elle est parfois cruelle, ridicule peut aussi être décadente et faire état d'une grande sensibilité comme en témoigne dans la série des Conquistadores (1995) le portrait de l'amoureux  en larmes…
L'on ne saurait présenter les recherches d'Anita Huyghe sans évoquer une trilogie monumentale alliant à merveille peinture acrylique et collages, Le Roi, La Reine, La Fève, éclatante illustration de la continuité.


Le Roi, la Reine, la Fève


Cette trilogie, de facture splendide, forme d'étranges et impressionnantes compositions de grande dimensions où domine la figure humaine présentée de façon théâtrale et dans une perspective symbolique (Le Roi, La Reine, La Fève, peintures collages, 130 x 89 cm, 1991, exposés au Salon de Femmes Artistes International en juin 1995).
Nous sommes ici confrontés à une sorte de conte cruel. Faste, dérision, tragi-comique, désarroi, sadisme, sauvagerie, humour se mêlent pour donner naissance à une forme de baroquisme. Les toiles ne sont pas seulement peintes et accompagnées d'objets extérieurs – tout est intégré, digéré, absorbé – elles semblent, comme en magie, « chargées » et « habitées ».
On peut considérer ses vastes compositions comme des chefs-d'œuvre en raison de leur qualité et de l'originalité de la démarche d'Anita Huyghe. Si elles s'inspirent par certains aspects de l'histoire de l'art, - ici en l'occurrence les tonalités de bruns et sombre de l'ensemble de la toile de même que certains éléments d'architecture ne sont pas sans rappeler la Renaissance flamande et italienne - elles sont très contemporaine par la façon dont l'espace est morcelé, décomposé, éclaté. Contemporaine aussi par la présence des collages et par la manière dont sont juxtaposés des éléments d'échelle différente, ce qui leur donne un aspect kaléidoscopique. Anita Huyghe considère cette trilogie comme un télescopage d'images. Elle réconcilie ici plusieurs formes d'expressions par une vision à la fois diversifiée et homogène. L'on y retrouve des motifs chers à l'artiste, entre autres, l'action, le sentiment du temps.
Murs en décrépitude, motifs de maisons en ruine, pages de livres anciens déchirées, textes, cartes de géographie, flèches, réseau de lignes chaotiques, griffures, trace d'anciennes toiles mises en abîme sont autant d'éléments qui contribuent à édifier un nouvel ordre. Comme si elle avait trouvé l'énergie, la force de dépasser, de transgresser, d'intégrer, de sublimer l'ordre censurant de sa jeunesse. Et, celle de créer le sien propre en conciliant des éléments de la culture avec sa nature propre. Il n'est pas nécessaire d'être psychanalyste pour voir que cette trilogie participe largement de l'inconscient. Que faut-il entendre à la lecture de « Etrennes d'un père à ses enfants » placé juste en dessous du portrait du Roy ? Faut-il y voir quelque allusion au fait que très jeune, Anita a été orpheline de père ? Ou quelque autre allusion aux mythologies familiales ? Cette toile fait-elle référence, par ailleurs, sur le plan culturel aux géants du Nord ? Au mythe des géants présents dans les légendes nordiques ?
Les toiles d'Anita Huyghe, pleines de clins d'œils, riches de connotations, nous renvoie sans cesse au mystère, à l'épaisseur de l'insondable, à l'impénétrable !
Qui peut se targuer d'en donner les clés, d'en révéler le sens ? Au spectateur d'édifier, dans la perception de cette œuvre d'une intensité si grande, son propre parcours, son propre rêve, sa propre conversation.


Laurence Moréchand 1996
Pour Femmes Artistes International